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Kery James, originaire d’Haïti : figure de proue du rap militant français[1]

Par Ethson OTILIEN

Kery James, de son vrai nom Alix Mathurin, est un rappeur français d’origine haïtienne. Il est né à la Guadeloupe (1977) mais élevé à Orly, une banlieue de la région parisienne, à partir de l’âge de sept ans où il découvre le rap. Il commence à écrire du rap très jeune et forma avec des copains de quartier le Ideal Junior qui va devenir plus tard Ideal J. Quelques années plus tard, il laisse la musique pour se convertir à l’Islam à cause de l’assassinat d’un de ses amis, Las Montana qui faisait partie de sa bande Mafia K’1 Fry. Il revient dans la musique en publiant son premier album Si c’était à refaire en 2001. Kery James est la figure de proue du rap conscient en France en témoigne beaucoup de ses textes dont nous mentionnons trois: Lettre à la République, Racailles et Musique nègre. Nous parlons du rappeur qu’est Kery James sans parler du rap lui-même. Qu’est-ce que le rap?

S’il y avait cinq mots pour résumer le rap ce serait: Dénoncer, revendiquer, contester, protester et se révolter. Bien sûr que le rap n’est pas que cela parce que le rap léger, festif qui est différent du rap cru, et du rap engagé, censé, réfléchi n’entre pas  tout à fait dans la logique de la  contestation ni de la protestation. Il est fait pour plaire sans choquer ni déranger. c’est un rap fait pour les oreilles “chastes” ou des oreilles qui ne veulent pas entendre la dure réalité d’une fraction de la population issue, en général, de quartiers populaires.

Le rap est né dans les quartiers populaires du Bronx, un arrondissement de New York. Les années 70 marquent son apparition avec le grand mouvement hip hop (danse ou breakdance, graffiti, deejaying ou le beatmaking). Le mouvement Hip Hop est un mouvement des gens ou petites gens qu’on a marginalisés et du fait qu’ils sont marginalisés ils vont essayer d’établir un mouvement de protestation, d’affirmation de soi pour porter leurs révendications à la face du système qu’ils dénoncent. En d’autres termes, ils vont essayer d’exister. Ce qui va donner naissance à un “anticonformisme”, nous n’avons qu’à regarder les tenues vestimentaires des rappeurs (hip hopeurs, en général), leur langage et leur façon de se comporter ordinairement. Le rap est surtout très marqué, au départ, par la musique funk bien qu’il ne va pas tarder à se défaire de cette influence. Le rap raconte une histoire de quartier, du ghetto ou apporte un message. Sur un style improvisé (dans les battles ou joutes verbales surtout) ou dans un texte écrit, et par la façon de poser les mots sur la rythmique (débit / flow), le rappeur fait entendre sa voix ou la voix de sa cité en évoquant les problèmes sociaux, politiques ou économiques là où les caméras ne voient pas. C’est le type le mieux adapté connu pour exprimer la colère, le ras-le-bol d’un ordre ou d’un système établi. Il se situe au carrefour du parlé et du chanté. Le rap a un aspect communautaire et fortement identitaire. Il y a le rap léger, et le rap le Hardcore (gangsta rap, pornrap, le rap politique ou rap conscient, etc. ). C’est dans ce type de rap appelé rap conscient que se lance Kery James. Il s’est appelé le “dernier MC”, ce qui signifie M = militant et C = conscient. Ce type de rap met en avant les problèmes politiques et sociaux d’une communauté ou d’une société.

Les textes de Kery James se chantent sur un ton grave. Ils ne sont pas tout à fait des textes à fredonner quand on fait la fête mais des messages qui font réfléchir sur des sujets de fond tels que la problématique de l’immigration, le communautarisme, l’intégration, l’Islam, le racisme et les inégalités de la France actuelle, etc. A chaque fois que j’écoute du Kery James cela me fait frémir au point d’avoir la chair de poule tellement ses paroles me touchent et me traversent. Par sa manière de provoquer, j’ai envie de le comparer à Dieudonné Mbalah Mbalah qui traite de sujets graves sur un ton ironique ou humoristique. Je tiens à souligner que Dieudonné est l’humoriste français le plus controversé pour ses sketches sur Israël,  sa position contre le establishment français.

L’un de ses textes le plus marquant et le plus percutant est “Lettre à la République” où il critique la République française (une “illusion”) d’être “hypocrite”. Mais quelle France, vous demandez-vous peut-être? L’ensemble de ses textes montrent qui ils visent surtout. Il critique, à travers ce texte, une certaine oligarchie française issue de la classe dirigeante, de la classe économique, de certains intellectuels et une frange de médias complices qu’il qualifie de xénophones et islamophobes. Il pointe du doigt les colonialistes, et par ricochet tous ceux qui ont profité de la colonisation pour s’enrichir et apauvrir le continent africain ou les noirs et les arabes en général. Il accuse la France d’agir de manière sournoise, après la grande vague de décolonisation en 1962, pour déstabiliser ses anciennes colonies. Pour l’auteur, l’immigration n’est pas un cadeau offert pour profiter du bon vivre qu’il fait en France mais de la “main d’oeuvre bon marché”. Il parle également de l’impossibilité d’une intégration dans le mépris ou pire dans le rejet de l’autre. Il reproche à la France son semblant de tolérance, sa discrimination, et sa stigmatisation des minorités : des noirs, des musulmans, des arabes et banlieusards. Beaucoup voient en cette “Lettre” une provocation et c’est vrai si on reste en surface mais si on va en profondeur on lira entre les lignes que ce texte reflète la dure réalité qui, malheureusement, se vit en France, la République des Droits de l’Homme.

Le texte “Racailles” est un vrai satire politique, une claque aux médias, un texte qui tape sur les élites et les riches. L’auteur critique les “programmes électoraux” des politiques qui lorsqu’ils sont au pouvoir, qu’il s’agit de la gauche ou de la droite, font le contraire de leurs promesses électorales. Ces derniers, “complètement soumis par la finance” ne sont rien d’autre que des “prestataires de service”. Le rappeur met aussi l’accent sur le double discours des hommes politiques. A la délinquance juvénile des cités il oppose la délinquance de ceux qui sont en “costume – cravate” qui sont “les vrais voyous”. Au début du texte, la phrase On devrait vous nettoyer au Kärcher”  fait écho au propos de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur en juin 2005, lors de sa visite à La Courneuve (banlieue parisienne) aux jeunes de la cité. “Nettoyer la cité au Kärcher”, pour débarasser cette banlieue de ses délinquants, c’est ce que voulait faire Sarkozy. Kery James fait sienne cette expression en l’appliquant aux “racailles” d’en haut tout au moins à ceux qui dirigent. Il accuse les médias, comme la radio Skyrock, qui travestissent le RAP en essayant de faire la promotion du rap commercial, du rap qui abêtit “les miens”, comme il le dit. Le poète noir exprime sa déception envers les politiques et croit plutôt “au réveil citoyen”, autrement dit, un réveil des consciences, un soulèvement populaire où le peuple pense par lui-même et prend son destin en main loin de ses représentants politiques, le “printemps européen”. Ce réveil passera par de nouvelles manières d’agir et par l’engagement citoyen. Les “voyous en costard” en France nous rappellent ceux de chez nous, nos dirigeants politiques et ceux qui sont placés à la tête de l’Université hier et aujourd’hui qui manifestent la tolérance zéro aux bandits d’en-bas, les étudiants tandis qu’ils donnent des accolades aux corrompus, baisent la main à ceux qui magouillent aux élections rectorales pour garder le statu quo à la tête de l’UEH. Par ce texte le rappeur entend envoyer au tapis la politique de deux poids deux mesures pratiquées en France.

Le texte “musique nègre” est un featuring entre trois grandes voix, trois grands paroliers du rap français Kery James, Lino et Youssoupha. Il est une réponse en musique à l’un des éléments de programme du candidat à la présidentielle de 2017 Henry de Lesquen qui veut bannir en France la “musique nègre”. Disons en passant que Henry de Lesquen est une grande figure de l’extrême droite française qui veut rétablir la France d’origine en abolissant le droit d’asile des réfugiés, en établissant un “racisme républicain” ce qu’il appelle un racisme positif. Le trio assume pleinement leur origine “nègre” et le rap, “musique nègre”; ils interpellent l’histoire des luttes des noirs aux Etats-unis, en Afrique, en Haïti et même en France. Je ne vous dis pas plus mais je vous invite à découvrir par vous-même la profondeur des textes du poète mélancolique né à la Guadeloupe de parents haïtiens.

Par ces textes l’artiste ne cherche pas à plaire mais surtout à provoquer l’oligarchie française dans son confort. Il dénonce une certaine classe d’intellectuels qui défende des positions extrêmes ou extrémistes tel que Eric Zemmour, journaliste polémique en évoquant également les intecllectuels nazis.

Le rap de Kery James, c’est aussi un moyen de se positionner dans les débats politiques et sociétales. C’est tout un système que dénonce le rappeur et non la population française en général. Son rap, d’une éloquence virulente choque et rend inconfortable l’oligarchie française. On aimerait bien avoir aussi ces textes qui dérangent en Haïti. BIC, big up! Izolan, Fantom, et consorts faites vos jeux! En attendant mon prochain article, je vous laisse sur ce punchline du rapeur:  « J’accuse les médias d’être au service du pouvoir, de propager l’ignorance et de maquiller le savoir. »

Ethson OTILIEN

ethsotilien@gmail.com

Enseignant à la FASCH/ UEH

Analyste de discours et communicant

[1] Article publié dans LE NATIONAL du 29 et 30 novembre 2016

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