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Notre Soup joumou est-elle francaise ? (Une autre lecture)

 

Par Max Manigat*

[Qui dit 1er janvier en Haïti, dit également Soup Joumou. Max Manigat nous explique l’origine de cette tradition.]

Des traditions bien ancrées  dans beaucoup de familles haïtiennes « plus françaises que de Gaulle » nous font, parfois, porter des œillères, et dès qu’il s’agit d’étymologie ou de coutumes culinaires elles ramènent tout à « nos ancêtres les Gaulois ». Il suffit de nous rappeler l’étymologie traditionnelle loufoque du mot créole « marassa » dont l’origine serait : « [c’est] ma race ça. » Comme je l’ai écrit dans mon « Mots créoles du Nord d’Haiti… » (2006, p. 238) notre mot marasa n’est autre qu’une prononciation haïtienne des mots kikongo : « mapása, mapésa : des jumeaux ; variantes : mahása, mayása. » (Pierre Swartenbroeckx (1973, p. 303)

L’auteur de Philologie créole avait vu juste quand il écrivait : « Le mot marasa est africain et l’une de ses variantes kikongo est mayása… » (Faine, Jules : Phiologie créole…, p. 319.)

*

L’origine de notre soupe joumou traditionnelle du 1er janvier se prête aussi à une version fantaisiste faisant croire que nos ancêtres africains jetés dans l’esclavage à Saint-Domingue devenus libres et haïtiens ne songeaient à rien d’autre, le premier jour de notre indépendance, qu’à se régaler d’un plat que leurs anciens maîtres leur refusaient.

Deux vodoulogues compétents : Jerry & Yvrose Gilles, auteurs du livre : « Sèvis Ginen. Rasin, Rityèl, Respè lan Vodou. (2009, 401 p., il.) » ont dans un article intitulé « Soup Joumou » (www.bookmanlit.com) mis les points sur les « i » :

«  Kwak se vre moun ki tap travay kòm esklav te mal manje, nanpwen okenn prèv pou montre kolon Franse te anpeche Afriken bwè Soup Joumou, ni anpeche yo manje okenn lòt manje. Soup Joumou  pa t janm yon manje ki te rezève pou kolon sèlman. Soup Joumou kuit yon jan ki byen chita lan Eritaj Ginen an. Se pa yon manje kopye. Li pa gen anyen arevwa ak mòd manje Franse. » D’après ma traduction : « Bien qu’il est vrai que les personnes travaillant comme esclaves n’avaient pas une alimentation adéquate, aucune preuve n’existe pour montrer que les colons français interdisaient aux Africains de manger de la soupe joumou. Cette soupe ne fut jamais un plat réservé aux seuls colons. La soupe joumou se prépare d’une façon conforme à l’Eritaj Ginen [notre héritage africain]. C’e n’est pas un mets que nous avons copié. Elle n’a rien à revoir avec la cuisine française. »

 

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Descourtilz ne mentionne pas la « soupe au giraumon » :

« Les dames créoles aiment beaucoup le Giraumon cuit avec du petit-salé et des bananes mûres. On prépare aussi la pulpe avec du lait et du sucre pour entremets, et on appelle cette préparation Giraumonade. (Descourtilz : Flore pittoresque … T. V, p. 75)

Le mot : jiwomonad/joumounad n’est pas consigné dans le Haitian-English Dictionary (2004, 1020 p.) de Bryant C. Freeman (dir.)

Le plat décrit par Descourtilz « … Les dames créoles aiment beaucoup le Giraumon cuit avec du petit-salé et des bananes mûres » a disparu de notre répertoire culinaire. Il ressemble à celui proposé par Niniche Gaillard (1950, p. 198) : « Jourou-mounade », mais au lieu d’être dégusté seul, il est « … servi bien chaud, garni de persil émincé. Il accompagne viande rôtie (sic). »

Le  Joumounad  est connu dans le Nord, c’est une préparation de riz et de giraumon.

 

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Le « Grand dictionnaire de la cuisine… » (1873, 1155 p.) d’Alexandre Dumas (oui ! Alexandre Dumas père) ne nous propose que ce potage au potiron :

« Potage au potiron. — Coupez votre potiron en petits morceaux dans votre casserole, versez-y un verre d’eau, laissez-le bouillir jusqu’à ce qu’il soit bien cuit, puis tirez-le de l’eau, faites-le égoutter et passez-le à l’étamine, mouillez cette purée avec du lait, ajoutez-y du beurre venant d’être battu, salez convenablement, faites bouillir votre potage et versez-le sur des croûtons passés au beurre et coupés en losanges ou en deniers. » p. 876

* *

Consommé en Afrique de l’ouest la version moderne de ce plat nous donne une idée de cette préparation du giraumon (joumou) que nos ancêtres connaissaient dans leurs pays d’origine.

 

Recette Africaine (trouvée sur la toile)

Soupe joumou d’Afrique de l’ouest (Libéria, Sierra Léone)

Cette soupe joumou  est plutôt un ragoût épais et est servi avec du riz

Sert : 4-6

Ingrédients:

1 giraumon moyen pelé, débarrassé de ses pépins et coupé en cubes

2 tomates fraîches, écrasées

1 c. à s. [cuillerée à soupe] de pâte de tomate

1 gros oignon, haché

4 c. à s. d’huile de palme

1 bouillon cube

300 gr de viande, coupée en cubes (optionnel)

1 c. à s. de poisson, préalablement bouilli, sans arêtes ou de poisson fumé

Poivre noir ou blanc

Sel

Piment fort au goût

1 l. [litre] d’eau

2 c. à s. de beurre d’arachide ou manba (optionnel)

 

Il s’agit d’une version moderne d’une recette ancienne à cause de la présence du bouillon cube.

 

J’ai enseigné en République Démocratique du Congo dans les Provinces du Kwango, du Nord-Kivu (pron. kivou) et du Kivu (pron. kivou). À ma connaissance, cette soupe ne faisait pas partie des plats ordinaires. Cependant, les giraumons existaient. Toutes les familles haïtiennes d’enseignants gardaient la coutume de la soupe joumou traditionnelle du Jour de l’an.

*

Diaspora africaine :

 

J’ai mangé à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, de la soupe joumou presqu’en tous points pareils à la nôtre excepté qu’à la pension d’Anna (originaire de Sainte-Lucie) elle se prenait le samedi soir.

Voici les ingrédients d’une de ces soupes antillaises trouvée sur la toile :

Soupe antillaise au bœuf

100 gr. de bœuf salé

3 pommes de terre

3 poireaux

¼ de chou

3 navets

1 carotte

250 gr. d’épinards

2 oignons

200 gr. de potiron

2 branches de céleri

Oseille

50 gr. de beurre

Huile.

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La soupe joumou existe aussi à Cuba et en République Dominicaine. Elle ne ressemble à la nôtre que par le giraumon qui en est un des ingrédients essentiels.

 

*

Jamaïque

La soupe joumou est connue à la Jamaïque :

Soupe de bœuf au giraumon jamaïcaine

Sert : 6

Ingrédients :

2 l. d’eau
1 lb. [livre] d’os de soupe ou de bœuf pour ragoût

½ lb. de carottes coupées en cubes
¼ lb. navets coupés en cubes
1 lb. de giraumon caraïbe (ou butternut squash) coupé en cubes
1 branche de thym
2 oignons verts (ciboules)
1 c. à s.. de sel

Ingrédients  pour les donbrèy :
2 t. de farine
1½ c. à thé de sel
½ t. d’eau froide (traduction)  www.sparkpeople.com

La recette précédente souligne que l’addition des donbrèy est facultative.

*

Visitant Nassau, Bahamas, en 1994, je fus invité par le Pasteur de l’Église baptiste et sa femme à manger la soupe joumou dominicale, avant le culte. Je fus un peu surpris de constater que la soupe, en tous points, pareille à notre traditionnelle contenait en plus de petits donbrèy. Le couple est originaire de Port-de-Paix. Était-ce une coutume de ce coin d’Haïti ou la femme du pasteur avait-elle adopté cette nouvelle addition à notre recette traditionnelle ?

*

Brésil :

Soupe de potiron (joumou) au jambon

1 potiron, environ 7k.2 [kilos]

8 gros oignons jaunes

1 gousse d’ail ou ½ selon votre goût

8 piments forts verts ou rouges

8 litres de bouillon de poulet

½  tasse d’huile d’arachide

3 lb de jambon ou de jarret de jambon

4 -5 feuilles de laurier

Sel et poivre au goût

Pincée de muscade et pincée de cardamome (facultative)

Nettoyer le potiron ; enlevez les pépins. Le couper en petits morceaux. Faire revenir les oignons et l’ail dans l’huile d’arachide, y ajouter les 8 litres de bouillon de poulet ; la citrouille (joumou), les piments forts, le jambon. Quand le potiron est tendre, réduire en purée. Laisser mijoter lentement pendant plus de 30 minutes.

Cette recette sert un grand nombre de personnes (environ 40). Cette soupe se congèle bien ; vous pourriez vouloir ajouter du jus de citron ou du jus d’orange au contenu avant de congeler la soupe supplémentaire. Elle est riche et peut être servie avec une bonne cuillerée de crème sûre. (ma traduction) www.cooks.com

 

*

Comme l’expliquent Jerry & Ivrose Gilles, notre soupe joumou traditionnelle du Jour de l’an ne nous vient pas de la France. Les exemples donnés ci-dessus : Guadeloupe, Cuba, République Dominicaine, Jamaïque, Nassau, Brésil, tous des pays où la tradition africaine demeure vivace, le montrent à suffisance.

Faisons remarquer, pour finir, que les mois de décembre et de janvier sont les mois où les giraumonts (joumou) se trouvent en quantité en Haïti. Cela a-t-il quelque chose à voir avec ce repas du 1er janvier ?

La recette de cette soupe ne nous est pas parvenue. Imaginons : des morceaux de jarret de bœuf, quelques herbes fines, du giraumon,  du sel, du piment fort, et voilà notre plat. Nous pouvons, aussi, comprendre qu’après onze ans de guerre où « la terre brûlée » était l’une des armes de nos ancêtres luttant pour leur liberté et leur indépendance, il ne devait pas rester grand-chose à mettre dans cette soupe. Carottes, chou, pommes de terre, si disponibles, auraient pu être ajoutés. Quand aux pâtes alimentaires : vermicelle, macaroni, elles seraient des additions assez récentes remontant, peut-être, à la fin du dix-neuvième siècle. La cuisine française de l’époque connaissait les nouilles, mais je doute « qu’en ce beau jour de notre » indépendance nos cuisinières aient eu à leur disposition cet ingrédient raffiné.

__________

* Max Manigat est l’auteur de « Mots créoles du Nord d’Haïti. Origines – Histoire – Souvenirs » (2006) ; du supplément : « Origines, Histoire et souvenirs de 600 mots créoles de ma jeunesse capoise » in « Cap-Haïtien. Excursions dans le temps. Au fil de nos souvenirs » (2014) pp. 223-346) et de « Le joyau de la cuisine capoise : la noix cajou… » (2011, 101 p., ill.)

Il est membre de l’A.K.A. (Akademi Kreyòl Ayisyen)

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3 thoughts on “Notre Soup joumou est-elle francaise ? (Une autre lecture)”

  1. L’article témoigne d’un bel effort de recherche. Toutefois, il nous laisse un peu sur notre faim. S’il est vrai que la “soup joumou” est présente dans d’autres cultures héritées d’Afrique, cela n’explique pas pourquoi en Haïti on la cuisine le 1er janvier, ce qui n’est pas le cas pour les autres pays cités dans l’article. D’où vient cette tradition et quelle symbolique charrie-t-elle?
    D’un autre côté, l’affirmation selon laquelle cette soupe aurait été réservée aux colons français ne sous-entend pas forcément qu’elle serait d’origine française. Elle pourrait très bien être d’origine africaine et être réservée aux colons. On n’a qu’à penser à certains “restavèk” ou “bòn” qui cuisinent des mets succulents pour les “mèt kay”, tandis qu’ils devront se contenter d’autres repas considérés comme moins prestigieux.
    Ceci dit, il n’y a rien, à part la tradition orale, qui prouve que ce fut le cas avec la soupe joumou dans le cas des esclaves. Cependant, l’origine africaine de cette soupe ne prouverait pas le contraire ni n’expliquerait la coutume de la consommer le 1er janvier (et aussi, dans certains endroits, la fin de semaine, particulièrement le dimanche).

    1. Reponse de M. Manigat cher Jockey Berde

      Merci de vos commentaires. Comme l’indique le sous-titre c’est une : “Une autre lecture”. Je laisse aux anthropologues la tache d’etudier d’autres aspects.
      Concernant la tradition de manger la soupe le dimanche, j’ai trouve dans

      VAISSIERE (De) – La société… p. 262 (disponible sur la toile)

      « De tout ce qui se passa chez mon hôte, pendant le séjour que
      je fis chez lui, rien ne me le fit tant connaître que ce que je
      vais raconter. Quelques-uns de ses amis étant venus lui
      demander sa soupe, un jour de dimanche, … »
      Continuez vos recherches !
      Max Manigat

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