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« Le créole haïtien dans la tourmente ? », un essai de Fortenel Thélusma

Par Ethson Otilien

Professeur FASCH/UEH

Publié le 2018-07-26 | Le Nouvelliste

« Le créole haïtien dans la tourmente ? Faits probants, analyse et perspectives » est le dernier livre de Fortenel Thélusma qu’il vient de signer les 31 mai et 1er juin de cette année à Livres en folie au jardin du Mupanah.

 

Thélusma n’est pas à son coup d’essai, il a déjà publié deux essais : Eléments didactiques du créole et du français : le cas de la prédication nominale, des verbes pronominaux et du conditionnel (2009) Imprimerie Editions des Antilles S.A. ; L’enseignement-apprentissage du français en Haïti : constats et propositions, (2016) C3 Editions. C’est un professeur de carrière qui a laissé son empreinte dans l’enseignement à Haïti d’une double manière non seulement par son enseignement tant au CFEF de Port-au-Prince comme enseignant et responsable, comme professeur à l’Université d’Etat d’Haïti mais également en tant qu’auteur de manuels scolaires et d’essais à caractère scientifique. Malheureusement, les deux premiers essais du professeur Thélusma n’ont pas eu l’écho qu’ils méritent par manque de promotion. Le dernier en date « Le créole haïtien dans la tourmente? Faits probants, analyse et perspectives » est intéressant à lire à bien des égards.

Dès l’introduction de « Le créole haïtien dans la tourmente ? », l’auteur évoque l’échec de la réforme de l’ancien ministre Joseph C. Bernard (1979-1980) au moment de son implémentation., car « toutes les mesures prévues n’ont pas été suivies d’effet ». Cette réforme introduisait pour la première fois dans l’éducation à Haïti le créole comme langue-outil et langue-objet. Langue-outil, le créole allait être utilisé comme outil transversal pour enseigner les autres matières ; langue-objet, le créole allait être enseigné comme langue maternelle. Une deuxième nouveauté concerne la création des filières : « bac technique », « bac pédagogique », et « enseignement classique ». Ces deux changements annonçaient également une nouvelle méthode appelée pédagogie par objectifs, où l’apprenant se situe vraiment au centre de l’enseignement. Cette réforme applaudie des deux mains par l’étranger et par de nombreux Haïtiens a croisé de plein fouet le désamour et l’opposition non seulement de ceux qui allaient être les principaux bénéficiaires, c’est-à-dire les couches défavorisées qui ne juraient que par le français d’après le rapport de l’étude commanditée par le MENJS (ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports, nom de l’époque ; aujourd’hui, ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle – MENFP) mais également de nombreux représentants du statu quo.

Le livre du professeur Thélusma contient six chapitres, le premier chapitre analyse un rapport d’étude commanditée par le MENJS en 1999 qui avait « pour objectifs une compréhension de la problématique linguistique dans les salles de classe et la recherche des pistes de solution au regard des résultats obtenus », « la compétence des apprenants » en créole et en français, et bien d’autres. L’étude révèle que le français est perçu comme un outil « de la promotion et de la mobilité sociales, la langue de prestige, celle qui donne l’accès à l’extérieur » ; « le créole, lui, est considéré comme la langue de l’identité nationale, celle qui assure la communication à l’intérieur d’Haïti, mais aussi celle qui entrave la mobilité sociale ». L’étude indique également une performance plus importante en communication créole qu’en communication française, et la plupart des parents, des enseignants, des élèves issus surtout des couches défavorisées ont une mauvaise représentation du créole, leur langue maternelle, la langue qu’ils maîtrisent le mieux. Malgré l’importance du rapport d’étude, le professeur en souligne quelques failles, des données qui ont été mal appréciées par les chercheurs qui ont réalisé l’étude « considérer le créole comme une langue informelle parce que peu appréciée dans le milieu ou plus utilisée à l’oral qu’à l’écrit ou encore parce que des parents pensent que le créole n’aurait pas de règles ou en aurait très peu, ce sont des erreurs graves. Bien entendu, il y a une très grande différence entre opinion et fait, entre préjugé et réalité. Que la langue créole soit plus utilisée dans la presse parlée, cela fait l’objet de choix ou de lacune de la part de cette entité, mais ne le rend pas informelle. Cette situation ne renvoie pas à la “non-codification” ou à la “non-standardisation du créole” ».

Le deuxième chapitre du livre met en évidence des problèmes d’intercompréhension que posent, au niveau de l’échange verbal, l’utilisation des structures morphosyntaxiques étrangères au créole rencontrées chez la plupart des scolarisés haïtiens. Ceux-ci se retrouvent dans un dualisme où le créole subit très fortement l’influence du français. Le professeur dénombre quelques bribes de phrase et mots à syntaxe et morphologie inexactes : Di bonjou avèk* – remèsye avèk*- Di byenvini avèk* – Remèt (dokiman) avèk* – Prezante konpliman avèk*; chevo* – eta jenewo* – rezososyo* – kapowo*. L’auteur, après avoir montré comment fonctionne le créole, démontre que ces formes utilisées par beaucoup de scolarisés sont un écart par rapport aux règles de fonctionnement morphosyntaxique du créole haïtien. Il explique ce phénomène par une certaine insécurité linguistique. Il préconise une politique et une planification linguistiques qui serviraient à fixer le rôle et l’utilisation des deux langues dans la société. Il propose d’« instituer dans l’espace public un plaidoyer pour la reconnaissance des droits linguistiques en Haïti ». Je laisse le soin aux lecteurs de découvrir les quatre autres chapitres qui ne sont pas moins importants que les deux premiers : Chapitre III – L’école fondamentale de 1982 à nos jours : A-t-elle rempli sa mission ? ; Chapitre IV – Créolophones unilingues haïtiens et bilingues haïtiens : Comment se passe la communication entre eux ? ; Chapitre V – L’aménagement du créole et du français en Haïti : doit-il inclure l’université ? Chapitre VI – Le créole haïtien et ses richesses : quelques faits probants. Au cours des différents chapitres, le lecteur apercevra la maîtrise de l’auteur du système éducatif haïtien et les problèmes de son échec. Le texte est rédigé dans une écriture lisse, un style simple, non ampoulé, ce qui permettra au lecteur lambda de se retrouver plus facilement.

En dépit de l’analyse très intelligente et très lucide du professeur Thélusma de la situation linguistique en Haïti, plus particulièrement à l’école haïtienne, il convient de souligner certaines légèretés de forme et de fond dans son texte. Je soulignerai une seule ou deux légèretés de forme. En parlant de la chercheure Charlier-Doucet (chapitre I), l’auteur la qualifie tantôt de linguiste tantôt de sociologue sans mentionner au préalable si la chercheure possède ses deux qualifications. En second lieu, il y a une mise en forme du texte qui n’est pas assez systématisée en tenant compte des mises en forme de tous les chapitres. Je soulignerai une seule ou deux légèretés de fond. Aux pages 55 et 56, l’auteur évoque la complexité de la situation linguistique en Haïti, définit ce qu’est une langue seconde et conclut contre toute attente, la mienne en premier, que vu « le statut du français sur le [sic] plan [sic] juridique et social, de son rôle dans l’enseignement en général, dans l’administration, il est normal de le considérer comme langue seconde en Haïti ». La situation linguistique est très complexe en Haïti, quelques rares personnes peuvent prétendre (si cela existe) que le français est leur langue maternelle, 100% des Haïtiens parlent créole comme première langue (ou plus rarement comme une deuxième langue ou langue seconde), un pourcentage de 5 – 10%, d’après l’auteur, parlent français – en plus, ceux qui peuvent s’exprimer en français peuvent le faire à des degrés divers à l’oral ou à l’écrit, donc comment parler de méthode de langue seconde ou de langue seconde tout court pour les 90% autres qui ne peuvent s’exprimer en français. Faut-il utiliser la méthode de langue étrangère pour certains ou/et la méthode de langue seconde pour d’autres. C’est cette question-là à laquelle je m’attendais – ou mieux, une série d’autres interrogations, qui, à mon avis, méritent d’être posées avant de conclure aussi vite. De plus, le statut de langue officielle n’est qu’une décision politique et peut ne pas correspondre totalement à la réalité sociale. Ce n’est qu’un choix politique en fonction des idéologies, des besoins et des circonstances.

Prenons, sans l’analyser, l’exemple de la situation linguistique au Rwanda (La loi Fondamentale du 18 juin 1996, modifiant la Constitution du 10 juin 1991 (art. 4) , stipula que les langues officielles du Rwanda sont : le Kinyarwanda, le français et l’anglais – avant cette date seuls le Kinyarwanda et le français jouissaient de ce statut), en 2003, sous le président Kagamé , le français a cédé la préséance à l’anglais : enseignement, administration, justice, commerce, et bien d’autres. Bon! je m’arrête là en laissant aux lecteurs le soin de découvrir les réflexions et les analyses lucides d’un linguiste, d’un didacticien et d’un professeur de carrière: Fortenel Thélusma.

Qui viendra délivrer le créole, notre langue maternelle dans ses tourments ? En attendant de trouver une réponse probante à la question, je vous recommande vivement « Le créole haïtien dans la tourmente? Faits probants, analyse et perspectives » de Fortenel Thélusma.

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