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Le retour d’un défi : comment penser la politique en Haïti aujourd’hui?

Par Nicodem Jean-Baptiste

Journaliste

 

« Lorsqu’on fait appel au passé pour compléter sa compréhension du présent

(sans aucune posture de juge nostalgique), on bouge.

Cependant, lorsqu’on utilise son passé pour bannir son présent,

on est dans une sorte de fixisme mental,

ou plongé dans une fixation pour le dire en terme freudien. »

 

Nous semblons faire un pacte avec l’immobilisme et la pensée statique relative aux phénomènes sociaux, tandis que tout bouge autour de nous. Les ressources du présent, dans sa complexité, semblent incapables de nous constituer en sujet responsable de son « être là » dans ses actes. Nous vacillons entre un passé glorieux (guerre de l’indépendance), la perte de la figure de l’humain au moment même de sa réhabilitation (aucune définition juridico-pratique de l’homme au sens rigoureux du terme, pendant et après la mort de Dessalines) et le retour à l’inhumain au cœur d’une série d’activités qui portent le nom de politique. Tout se passe comme si la politique consistait à rapetisser les êtres en réduisant la collectivité à une cause perdue qui doit être représentée à travers ce que l’on pourrait appeler : « le pouvoir » (Potestas). Ce mythe cimente le fondement de l’Etat, des partis politiques, de la société civile et des institutions des droits de l’homme en Haïti. C’est ce qui les pousse à mystifier et en même temps, dépolitiser la collectivité aux caprices de l’avènement d’un président-sauveur capable de résoudre tous les problèmes que confronte la société. En d’autre terme, le pouvoir devient aux yeux de beaucoup d’entre eux, le centre privilégié où se déploierait les initiatives émancipatrices de la société. C’est l’erreur constitutive de notre société actuelle, qui croit que les joutes électorales arriveront à concrétiser la politique dans son vrai sens du terme, or l’histoire nous a montré que la question des chiffres peuvent donner aux élites une position de surplomb par rapport aux votants, mais jamais un lien ou une suture entre eux et ces derniers. Il faut, d’autre part, dire que le drame c’est de faire de la politique l’économie du pouvoir. Ici, nous entendons par politique : l’organisation d’une société. En ce sens, elle est une problématique commune qui n’est pas réductible à la question d’un pouvoir centralisé dont le rôle serait de la distribuer aux différentes sphères de la société. Le pouvoir n’est pas toujours le lieu où se déploierait une certaine lumière sur les réalités pratiques de la population, et où s’exercerait la politique réelle qui, elle, est, « dans sa réalité pratique, un rapport construit entre, d’un côté, ceux qui sont porteurs d’une vision un peu clarifiée du devenir de la société, et de l’autre, l’existence effective et concrète de cette société elle-même, à telle ou telle échelle » (Badiou, 2017:19)1. La politique est donc cette parole pratique qui doit réhabiliter la figure de la collectivité dans ses antagonismes et ses difficultés les plus profondes. Une telle vision des choses nous amène à poser ces différentes questions :

  • À quelle échelle est notre société au regard de la politique actuelle (s’il y en a)?
  • Quelle vision du devenir de la société qu’ont les militants, la société civile, l’Etat, etc. en Haïti?
  • Comment peut-on penser la politique sans tomber dans cette nostalgie d’un passé glorieux?

 

Une société sans politique

La société haïtienne est, tout au long de son histoire, traversée par toute une série de manifestations qui se disent politiques mais qui, en même temps, récuse la parole et les aspirations des citoyens. Autrement dit, les représentés ne sont jamais conviés à prendre la parole sur leur devenir, sur ce « qu’ils ont en commun et de la manière dont s’exerce le pouvoir sur ces biens communs » (Foret, 2007:3)2. Et s’ils le sont, c’est pour être distancés davantage. La politique semble n’être pas dimensionnée à accueillir la parole et les souffrances du peuple. Depuis 1805 jusqu’à nos jours, l’histoire de la politique haïtienne, n’est qu’une  histoire de l’Etat  qui ne cesse de se déployer comme les ruses des dirigeants sur des dirigés utilisés en tant que  moyen pour accéder au pouvoir. Jamais le peuple n’a connu de victoire pour reprendre Badiou. Car, jamais dans notre histoire, la politique n’a pu reconquérir et réhabiliter la figure de l’homme haïtien ; qu’il soit égoutier, cireur de botte, vidangeur, paysan, mendiant, chômeur, etc. Ces catégories et autres, constituent ce que Jacques Rancière appelle « les sans part », ceux qui sont sans histoire, sans titre et qui, de ce fait, doivent être distanciés/distancés et dirigés dans la « démocratie » que nous connaissons aujourd’hui. Voilà pourquoi notre soi-disant société « démocratique » (si je peux oser le dire comme cela) est vidée de toute contenue politique en se réduisant à la question d’élections. Parce qu’il est, cependant, dit que « la démocratie s’instaure lorsque le peuple s’invite dans les débats publics » (Foret 2017:4)3. Autrement dit, la politique que préconise ou promeut la démocratie réelle constitue en elle-même, « l’espace d’un débat infini sur la question de la justice et du partage comme la discussion publique sur un commun qui ne peut être litigieux » (Foret  2017:5)4. En ce sens, il y a politique, lorsqu’il y a « dissensus »,  ou lorsque le peuple peut investir la rue pour faire entendre sa voix, lorsqu’il s’organise, lutte et conteste la place que les dirigeants veulent lui assigner. D’un autre côté,  les différentes créations des forces répressives par l’Etat visent à étouffer la politique et « clôturer » la société, ce qui serait impossible et absurde car cette dernière est « en réalité un maillage complexe, à l’intérieur duquel la possibilité de convoquer des assemblées et de discuter de ce qu’on veut faire est constamment ouverte » (Badiou 2017:19)5. Toutefois, les « sans part » de la société, mystifiés par la presse (les leaders d’opinion), s’absentent en grand nombre sur le terrain politique au gré « des illusions prétendument universelles ou intemporelles qui n’ont pas d’autres réalité que celle qu’on leur prête »6. C’est ainsi qu’aujourd’hui, manifester, protester et contester  deviennent des termes négatifs frappés – implicitement – de forclusion aux yeux d’une collectivité dépouillée de son être politique. Il est clair que ce qui habille la politique actuelle c’est la soumission à l’Etat en accomplissant ses devoirs civiques dans les votes. La politique est devenue son propre absence et les médias sont les premiers responsables de cet évanouissement.

 

L’Etat et le militant haïtien, entre accord et désaccord

La vision de l’Etat est la « clôture » de la société, sa pacification en la soustrayant des débats qui concernent son avenir politique. D’autre part, la vision du militant haïtien n’est pas totalement à l’inverse de celle de l’Etat bien qu’il n’arrête pas d’introduire des idées sur l’émancipation de la collectivité dans l’espace public. Il surfe néanmoins sur ce geste-là pour accéder au pouvoir, ou pour être interpellé par ce dernier, et ils sont beaucoup à brader la lutte des « sans part ». Reprenant Badiou, je dirais que « l’Etat ne doit pas nécessairement être vu comme ce dont il faut absolument s’emparer »7 (2017 : 22) sinon on finira par perdre le sens et les objectifs réels de la politique. Et voilà pourquoi qu’aujourd’hui la figure du militant ou de l’opposant politique est synonyme de jouisseur inavoué. Il est craint par la majorité des « sans part », par ses frères de lutte, par son parti politique ou par ses collègues de l’organisation dans laquelle il travaille. La soif du pouvoir a instauré la méfiance, l’hypocrisie au sein de ceux-là, qui devraient être la voix des « sans voix ». Dépouillé de son être en étant pris dans la logique marchande, la majorité des militants (et opposants politiques) haïtiens n’ont pas l’étoffe d’un militant qui a une « idée sur le destin de la collectivité ; qui fait de son existence propre des trajets nouveaux dans la société ; qui rencontre le maximum de gens dans des situations différentes ; qui discute avec eux de leur situation ; qui aide à éclairer cette situation à partir d’un point de vue d’ensemble ; qui fait là-dessus à la fois un travail d’éducation, de discussion, d’éclaircissement ; qui recueille les idées des gens qui sont internes à la situation ; et qui finalement, avec eux, travaille à la transformation, cette situation, à l’échelle où il se trouve » (Badiou 2017: 20).8

 

La société civile et les opposants d’aujourd’hui

La société civile haïtienne vacille entre parti politique et l’Etat. Si elle greffe sa vision de société sur les revendications des opposants et militants politiques, trop souvent, elle la troque contre certains postes administratifs au sein même de cet Etat qu’elle prétendait combattre. Cela devient une lutte contre et pour l’Etat qui n’aurait qu’un aboutissement final : « un consensus » souterrain pour que les « sans part » le restent définitivement. Si la politique de l’émancipation n’est pas du côté de l’Etat, de la société civile, de certains militants et opposants politiques, où se trouve-t-elle ? Quelle doit-être la position du peuple dans ce cas ? Ne devrions-nous pas tirer la sonnette d’alarme et déclarer notre fin ? Le peuple doit se positionner au même rang des peu de militants qu’il en reste de cette société du marché. Il doit être sensibilisé incessamment pour investir l’espace public car c’est à « eux-mêmes de définir leurs modes d’actions sans se laisser piéger par des grands récits philosophiques ou socio-économiques dans lesquels ils viendraient puiser une vérité et une stratégie intangible »9. Dans cette perspective, nous devrions, non pas déclarer notre fin, mais plutôt celle de la politique actuelle qui tente de nous garroter en nous réduisant à deux mode d’existence qui sont : vivre notre présent au passé et vivre comme des êtres apolitiques.

 

Nostalgie d’un passé, la mort d’un présent

Vivre notre présent sans aucune fierté à moins qu’en se replongeant dans un passé lointain ou à l’époque des Duvalier, c’est cela notre futur. Les propos du président américain Donald Trump nous ont poussé non pas à nous regarder dans notre ici et maintenant mais plutôt dans un passé qui était totalement différent du nôtre, pour nous abriter. En réponse, nous avons recouru à des archives comme : la guerre de Savana en 1779 où 500 soldats haïtiens dirigés par le général Lafayette ont combattu aux côtés des troupes américaines pour leur indépendance ; ou le don d’Haïti en 1943 de 1 million de dollars au gouvernement américain (à W. Randolph Burges) lors de la deuxième guerre mondiale par le président Elie Lescot ; ou encore, l’histoire de l’arrière famille du président Trump qui aurait été parmi 70 allemands immigrés en Haïti, plus précisément à Bombardopolis en 1840 suite à l’écrasement de leur bateau (de Brème) à Point Isabelle, et qui faisait l’objet d’un bon accueil du côté des gens du Cap-Haïtien. Tout se passe comme si notre époque n’a pas les outils politiques et scientifico-techniques pouvant nous permettre de nous affirmer. En guise d’une fixation à un passé, pourquoi ne pas travailler à faire une jonction entre ce passé et notre présent ? Pourquoi ne pas faire de notre présent une époque qui n’a rien à envier à ce passé ? C’est là, les deux grandes questions que devrait se poser toute politique qui se veut émancipatrice, car il est clair que notre présent est inférieur à notre passé. Plus que jamais nous avons besoin de la politique aujourd’hui, car seule la politique peut résoudre cette fixation au/du passé en nous organisant en acteurs de notre propre devenir. Elle doit être non plus pensée comme la prise du pouvoir par un parti mais comme l’espace commun où le peuple doit à chaque instant, faire entendre sa voix et de ce fait, être interpellé pour agir. Elle ne doit pas être réprimée par la police sous couvert d’une mission vidée de son sens : « protéger et servir », qui est en réalité, la protection de l’Etat et de l’idéologie dominante. La politique doit se présenter en ce sens, telle une révolution, car la « révolution est donc un acte de mise en cause du passé, des habitudes et des certitudes routinières acceptées par paresse ou par servilité. C’est un retour de la politique contre la sédimentation. Puisque rien n’est naturel, « normal » ou universel, alors tout peut-être contesté, transformé ou aboli. »10

 

Bibliothèque

1- Alain Badiou avec Laude Lancelin, 2017, Eloge de la politique, Paris. édition Flammarion p.19

2- Catherine Foret 2007, Débat public et Dynamique démocratique, article du Millénaire centre de Ressources Prospective du Grand Lyon p.3

3- Ibid.p.4

4-Ibid.p.5

5- Alain Badiou avec Laude Lancelin, 2017, Eloge de la politique, Paris. Édition Flammarion p.19

6- Contingence, dislocation et liberté: Ernesto Laclau était-il anarchiste? Portrait-Le site du Monde libertaire

no.1751 (9-15 octobre 2014) Portrait

7- Alain Badiou avec Laude Lancelin, 2017, Eloge de la politique, Paris. édition Flammarion p.22

8- Ibid.p.20

9- Contingence, dislocation et liberté: Ernesto Laclau était-il anarchiste? Portrait-Le site du Monde libertaire

no.1751 (9-15 octobre 2014) Portrait

10- Ibid.p.3

 

Crédit photographique : Castro Desroches

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