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«Plòm, plòm, plòm pa itil anyen ! » dixit l’ex-président Michel J. Martely : une phrase qui hante la dépouille de l’intellectuel haïtien

Par : Nicodem Jean-Baptiste,

ancien étudiant à la Faculté d’Ethnlogie,

journaliste

 

L’ex-président Michel Joseph Martelly a fait  de la question des titres (diplômes) la risée de ses vannes sarcastiques lors de ses campagnes électorales (2010) et de sa gouvernance (2011-2016). Beaucoup ont repris le slogan « Plòm, plòm, plòm » pour déconsidérer les intellectuels autoproclamés, les intellectuels et les savants haïtiens qui, reprenant le style de Maurice Sixto, n’arrivent pas encore à voir et comprendre Haïti dans leurs propres livres. Ces derniers (les intellectuels) de leur coté, ont été exaspérés et fulminaient contre l’ex- président qui selon eux, représentait le ça1 personnifié de la société haïtienne et qui accidentellement, arrive à déjouer ou trompé la vigilance du surmoi2 de cette dernière pour s’ériger comme son propre représentant, son propre ordonnancement. Pour les politiciens et autres, sa présidence ne fut qu’un accident, d’ailleurs la politique est selon Rancière un accident provisoire des formes de la domination, qui mise sur la « ponctualité ». Il faut également préciser que (sa présidence) c’était  plus un accident qu’un événement car elle n’advenait pas comme « une nouveauté issue de l’obscurité et de la confusion 3»  aux yeux de ses opposants, mais plutôt comme le règne même de la confusion et de l’obscurité. C’est comme si la bêtise était arrivée à son paroxysme en gouvernant les normes par lesquelles elle devrait être assujettie. Cependant, dans la bouche de cette « bêtise » étiquetée et même dès fois autoproclamée, sortait cette phrase: « plòm, plòm, plòm! Tout pil plòm sa yo pa itil anyen ! » (Des diplômes, bix3, qui ne valent rien). Une façon de saccager l’espace des intellectuels, des pseudo-intellectuels et des savants haïtiens. Il s’est dit également élu face à une intellectuelle et là encore, beaucoup ont été agacés, mais cette phrase n’a-t-elle pas un sens particulier ? N’est-elle pas d’actualité ? L’ex-président ne voyait-il pas juste en déclarant la nullité ou la mort des diplômes ? Qu’est-ce qu’un intellectuel haïtien et quel est le telos de sa production au sein d’une société comme la nôtre ?

 

Plòm, plòm, plòm, pa itil anyen! (Des diplômes, bix3, qui ne valent rien!)

Pour répondre à la première question, il faut comprendre la phrase « des diplômes qui ne valent rien »,  comme une invitation à méditer sur soi dans une société où personne n’est jamais responsable de ses actes. La présence même de l’ex-président sur le terrain (dans les débats) avant même les élections était un signe d’alerte pour les intellectuels ; non pas dans le sens qu’il ne devrait pas être là, qu’il n’avait aucun droit de s’inscrire au CEP, mais plutôt qu’il symbolisait un retour de la politique hors des discours politiques (traditionnels) qui tout d’un coup étaient frappés de vieillissement et de forclusion. Et ceux-là qui en ont crié ABA les diplômes ont vite compris aussi que l’ère des « radotages » et des discours politiques creux était révolue. Certains intellectuels attachés à leurs représentations et visions archaïques de ce que doit être une société, se sont lancés dans des jurons et des critiques acerbes à l’égard du peuple, comme si ce dernier – dans sa totalité – participait à cette oligarchie financière et médiatisée de l’époque, pour le dire en terme badiousien.

Ces « détenteurs de savoir »  n’ont pas compris qu’ils représentaient la cause de ce pandémonium, et qu’ils étaient sur les bancs des accusés même avant l’arrivée de cet événement qu’ils considéraient comme un drame. Les intellectuels haïtiens risquent d’être réduits à leur propre histoire et de ce fait, à deux pas de « devenir leur propre musée 4». Ce qui fait penser à  Nizan  (1998) constatant la contradiction entre le monde réel et la pensée des intellectuels de son temps, affirma: « L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils ne s’alertent pas (…) Ils ne bougent point5». Il va falloir une reconquête de la notion d’intellectuel au travers des pratiques réelles liées à une question de responsabilité. Libérer l’intellectuel sous l’emprise de la figure d’un maitre coupé de ses propres réalités en restant cantonnée dans les diplômes et les doctorats qu’il a pu acquérir à l’étranger reste notre seule mission.  Répondant à la deuxième question, la phrase (nullité des diplômes) hante toutes les sphères sociales spécialement l’espace universitaire où elle devrait être étudiée. Il me semble que ceux qui, faisant écho avec l’ex-président dans la critique de la figure de « l’homme diplômé » étaient en avance par rapport aux intellectuels, pseudo-intellectuels et savant haïtiens, en voyant que les titres (diplômes : les licences, maitrises, masters et doctorats) n’aidaient pas vraiment leurs détenteurs à devenir des hommes responsables, honnêtes, amis de la justice, de légalité et du développement. Les doctorats n’ont pas pu réhabiliter la dignité et le respect des docteurs. À ce titre, beaucoup ont été critiqués et tournés en dérision par monsieur Martelly lors de son mandat. Autrement dit, ce dernier soutenait l’hypothèse selon laquelle les diplômes ne servaient en rien leurs détenteurs, et il l’a montrée (vérifiée) tout au cours de son mandat. Sans étaler certains faits, nous postulons qu’aujourd’hui encore, nous assistons à cette figure « abolotchiste* » de l’intellectuel qu’il soit du rang des dirigeants, des dirigés, des universitaires, de la société civile, des médias, du secteur économique etc. C’est ainsi que les intellectuels et savant haïtiens n’étaient, ou plutôt ne sont plus considérés comme « l’agent privilégié et infaillible de l’émancipation 6» de notre société. Le discours des intellectuels est devenu inaudible puisqu’il ne permet pas d’une manière subversive, de faire émerger une certaine pratique chez eux d’abord, et dans la société, ensuite. Ils n’existent pas comme sujet, ils ne sont jamais responsables de leurs actes. L’université est dysfonctionnelle, les dirigeants (qui sont par ailleurs des intellectuels) vous le concèdent mais ce n’est pas leur faute car c’est un problème de système (d’une structure). Jamais vous en verrez un dirigeant venir vous dire qu’il est conscient de ses actes et qu’il a causé du tort à l’université ou aux autres institutions du pays! Jamais! Ils sont tous cohérents avec eux-mêmes, ils travaillent bien, ils sont très honnêtes mais c’est l’espace dans lequel qu’ils travaillent qui est malhonnête ou malsain. Ainsi, à l’université, si ce n’est pas la faute aux professeurs ou aux dirigeants, c’est sûrement celle aux étudiants. L’étudiant ! Et voilà encore une autre figure sur laquelle qu’on devrait enquêter car elle a été très mystifiée ces derniers temps : l’étudiant dont parlent les politiciens et certains dirigeants n’est pas celui qui est parlé par ceux qui gagnent les rues, et encore moins celui déchiffré par le regard perçant d’une marchande de cacahuètes grillés au bord de la rue*.

Et enfin, cela pourrait être la faute à l’Etat. Un problème étatique est synonyme d’un problème éternel, que peut-on faire? On aura beau cherché mais on ne trouvera jamais des coupables puisqu’il n’y a jamais eu des gens responsables. Dire que c’est un problème structurel devient une échappatoire et cela dédouane du plus grand au plus petit des acteurs. Et ces derniers ont fini par accepter « comme naturelles des situations qui ont pourtant été créées de manière artificielle »7. D’autre part, est-ce au savoir ou aux diplômes de procurer l’éthique, le sens de la responsabilité, de la dignité et de l’honnêteté à nos frères et sœurs haïtiens ? Nous répondons que non, et nous disons avec Foucault que le diplôme ça sert simplement à constituer une certaine valeur marchande du savoir, que l’intellectuel ne doit pas le confondre avec ses propres capacités, ses convictions ainsi que sa mission. Entre l’intellectuel et le diplôme, il y a un vide dont la logique marchande lui cache. C’est ce vide comme vérité que nous révèlent les propos de l’ex-président tout au long de son mandat. Une telle vérité, comme l’a dit Alfred, « c’est ce qui continue. Qui survit au naufrage du temps. Permet à l’homme de réaliser son destin. De se dépasser »8. En guise de haine ou de mépris, les propos de monsieur Martelly invitent tous les intellectuels et les savants haïtiens à leur propre dépassement, c’est en ce sens qu’il faut comprendre son caractère d’actualité.

À la troisième question, je répondrai que l’ex-président ne préconisait pas la mort des diplômes dans le sens stricte du terme, mais puisque les diplômes étaient eux-mêmes incapables de produire des citoyens (dirigeants) honnêtes, responsables (ce qui serait tout de même un non sens), ils étaient devenus en ce sens, les spectres de notre monde qu’il fallait chasser sans répit. Aujourd’hui encore, « l’homme diplômé » est une figure morte qu’il va falloir peut-être ressusciter, ou plutôt réinventer dans notre société. Car il est simplement fantôme d’une oligarchie politique contemporaine – médiatisée – où la question du calcul ou la gestion des chiffres surplombe les positions éthico-déontologiques liées à chaque domaine.

 

L’intellectuel haïtien

Notre quatrième question sonde la notion d’intellectuel dans ses racines jusqu’à sa constitution ainsi que son déploiement au sein d’une société comme la nôtre. Il faut dire d’abord que ce mot fait référence à l’intelligence et la raison, du latin intellectualis. Mais « Le terme intellectuel aurait été créé par Saint-Simon, en 1821 et s’est répandu dans le contexte de l’Affaire Dreyfus9 ».  Autrement dit, c’est en se dressant contre l’injustice que ce terme s’est propagé et porte pour ainsi dire la justice comme marque originelle. Au fait, je postule a priori que : n’est tout sauf intellectuel celui qui croit que la société peut être clôturée à partir d’une politique centralisée. N’est tout sauf intellectuel celui qui à partir de sa conscience ou de son expérience d’une époque, se croit capable de totaliser et de répondre aux problèmes de toutes les époques. N’est tout sauf intellectuel celui qui surfe sur la notion pour se tailler une place dans la politique corruptrice qui sombre le pays depuis des années .

Pour certains auteurs, « l’intellectuel est d’abord quelqu’un qui a atteint un certain niveau de création, d’analyse ou de recherche, puis qui se sert des médias et autres canaux d’expression pour intervenir sur des sujets qui intéressent un large public, aux yeux duquel il devient une référence – ou du moins une figure, une voix reconnue ». Il est également, « un penseur ou un écrivain qui intervient dans le débat public sur des sujets politiques, au sens le plus large du terme, tout en s’abstenant délibérément de rechercher le pouvoir10 ». La recherche à tout prix, du pouvoir peut corrompre l’âme de l’intellectuel. Cette phrase recoupe dans son intégralité, notre situation actuelle. Ce qui nous amène à dire qu’en Haïti, l’intellectuel est rare pour ne pas dire inexistant ! Et beaucoup de ceux qui se le revendiquent, travaillent à son propre effacement au gré de la logique du capitalisme moderne dans laquelle ils sont pris. S’ils ne sont  pas eux-mêmes impliqués dans des affaires de corruption, ils finissent leur carrière en escortant les corrompus ou les corrupteurs (ceux qui ont du pouvoir). Souvent, ils sont les conseillers des hommes politiques les plus dégradants. Il y a chez ces derniers comme une fascination à être soit proche du pouvoir, soit à son intérieur. C’est contre une telle pratique, que j’oppose ici une définition subjective et peut-être même partiale car engagée, et  reprenant Zizek  (2009) je dirais que « la vérité est partielle ; elle n’est accessible que si l’on prend parti, et n’en est pas moins universelle pour cela »11. En ce sens, je soutiendrai que l’intellectuel, (spécialement l’haïtien), me parait inconcevable sans la notion de responsabilité et de la gestion des conséquences de ses actions. Garder les mains propres quoiqu’il advienne,  devrait être son maxime, son impératif bien qu’il soit comme tout le monde « un humain » avant toute chose. Il est celui qui peut traverser son temps sans fléchir dans « un monde qui ne nous offre jamais que la tentation de céder 12». S’il s’est constitué depuis l’affaire de Dreyfus en opposition à l’injustice, il s’actualise chez nous aujourd’hui, comme son propre énigme lorsqu’il est lui-même pris dans le réseau des conditions du commerce ordinaire de la justice, en devenant le prolongement d’une série de situations d’injustice. C’est ainsi que l’on peut constater l’évanouissement de la figure de l’intellectuel haïtien sous les voiles d’une sorte d’intellectuel d’Etat. Autrement dit, il (l’intellectuel) est devenu lui-même, justification du statu quo et des puissants du jour en tentant à maintes reprises de faire taire toute dislocation* afin de clôturer* la société. Des fois la complicité est telle que l’intellectuel, surtout s’il est célèbre, sert de caution au pouvoir politique13. C’est à ce niveau qu’il faut comprendre le telos des travaux de beaucoup d’entre eux aujourd’hui.

 

Bibliographie

1- Le ça : est chez Sigmund Freud 1923, siège des activités inconscientes (lieu du refoulement), livre, le moi et le ça p.18

2- Le surmoi ou moi-idéal constitue l’espace de réaction, d’interdiction, le siège des lois de la morale, Freud 1923 nous dit : nous pouvons répondre à tous ceux qui, ébranlés dans leur conscience morale, nous objectaient qu’il devait bien y avoir dans l’homme une essence supérieure : certes, et cette essence supérieure n’est autre que le Moi idéal, le Sur-Moi, dans lequel se résument nos rapports avec les parents. Petits enfants, nous avons connu ces êtres supérieurs qu’étaient pour nous nos parents, nous les avons admirés, craints et, plus tard, assimilés, intégrés à nous-mêmes. Livre, le moi et le ça, p.26

3- http://danielbensaid.org/Alain-Badiou-et-le-miracle-de-pdf p.2

4- Ibid.p.1

5- PaulNizan, Les chiens de garde, (réédition) Marseille, Agone, 1998

6- Contigence, dislocation et liberté : enersto laclau était-il anarchiste? No 1751 (9-15 octobre 2014) /Portraits p.2

7- Ibid. p.3

8- Icart Alfred 1916, Notre génération p. 20

9-Lazare Ndayongeje 2010 Au fond : Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Article p.1

10- https://www.courrierinternational.com/article/2006/05/24/la-pensee-une-manie-francaise

1- Slavoj Ziek 2009, après la tragédie, la farce, comment l’histoire se répète, Edition Flammarion, extrait p.14

12- http://danielbensaid.org/Alain-Badiou-et-le-miracle-de-pdf p.2

13- Lazare Ndayongeje 2010 Au fond : Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Article p.2


* Abolotchiste : nom donné aux ’’ abolotcho’’  qui est un terme créole très en vogue désignant la figure contemporaine des baratineurs politiques ou de ceux qui n’ont aucune conviction, aucune position stable et qui se brade pour gagner sa vie… ce sont des opportunistes.

* Mon prochain article se portera sur la figure de l’étudiant comme castré a priori …

 * La dislocation est chez Laclau, l’impossibilité de la société. Une impossibilité à s’unifier en un corps parfait sans antagonismes, contradictions et subversions. Lisez : Enersto Laclau 1990 “The impossility of the society”, in new reflections on the revolution of Our time, London, verso, 1990, p.89-92

 * Pour une compréhension de la notion de clôture, lisez le texte ci-dessus en référence à Laclau… La clôture signifie en ce sens l’unification parfaite et totale de la société. Ce qui est impossible…

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